Le violoncelle m’obnubile
Le Violoncelle
Quel instrument peut-il faire fantasmer une donzelle plus qu’un violoncelle ?
Imaginez d’abord la position de la joueuse, corps moulé sur cet instrument qui l’occulte à moitié. Ce couple hors normes m’a toujours fait penser à un centaure revisité où le tronc d’homme serait cette pièce de bois hanchue, et le corps d’animal soudé celui de cette femme assise en position plus que provocante de grand écart copulateur… Une femme surprise en pleine création, jambes écartées et sexe offert, les cuisses nues emprisonnant fermement le raidisseur, accrochée, ô scandale, à un long manche dressé tenu d’une main ferme, l’archet tendu mais caressant le coupable, manié avec doigté, le plus souvent le corps cassé épousant la carcasse puissamment galbée, un logique blush d’excitation aux joues, les narines avides d’oxygène, le souffle court, le front, la lèvre supérieure et les aisselles perlant de minuscules gouttelettes de sueur, les tétons durcis d’excitation, les cheveux en bataille, les pupilles dilatées, les idées folles et le regard dans le vide, comme aspirée par la musique d’un autre monde…
Et les sons qu’elle émet ? Les avez-vous en oreille ?… Des pleurs déchirants, du plus aigu au plus grave, bousculant les Octaves, les conventions et la raison. D’interminables expirations syncopées dues à la position pas catholique de ses doigts. Des vibrations redoutables inversant les flux aux oreillettes même de son cœur. Des sanglots longs d’une langueur monotone qui gercent son cœur dès à présent atone. Des crincrins pas chrétiens ou plutôt des gémissements crissant sortis des gorges du néant… Non ! Si c’était ma fille que je surprenais à en jouer de la sorte, je serais prêt à commettre un meurtre et si c’était ma femme, à divorcer une fois de plus ! A faire une symphonie de malheur !
Et si elle s’entêtait et vous répondait avec sa voix d’ange « mais Papa, mon concerto… » l’air innocent et détachant bien les trois dernières syllabes ? Auriez-vous envie de la gifler pour tant d’impudeur et de coupable précipitation avouée ? Seriez-vous prêt à lui imposer de museler les envolées naissantes de sa si divine sensibilité féminine, au risque de mutiler une virtuose, de pasteuriser un Mozart ?
Mais qui donc a pu s’amuser à créer un tel instrument, me demanderez-vous ? Et pourquoi ? Pour les voir tous et toutes se frotter avec obscénité les cordes sur scène ou en public? Ou s’en pincer une ou deux gratos ? Pour tenir enfin un gros manche et rendre vert de jalousie tous ses anciens amants ? Et est-ce seulement la raideur de l’archet dans la mimine qui leur fait vibrer la corde sensible ou ses va-et-vient incessants sur la corde sensible ? Parce que d’ici, on ne voit pas grand-chose… …Eh bien, je vais vous mettre au diapason : l’amant italien coupable de tout ce dévergondis, celui qui a créé ce monstre charnel, s’appelle Amati, comme par hasard… Oui, le violoncelle fut conçu parce qu’aimé, par cet Aimé véronais… Vous saisissez ? Oui ! C’est lui qui a engendré à son image cet instrument bedonnant, avec l’aide d’un certain Del Gésu, cet autre fils d’ébéniste ou de luthier tombé du ciel, cet extra-terrestre lunatique qui se disait noble et sorti de la Suisse de Jupiter… Et pour corser le tout, c’est un certain Duport, une espèce d’animal gras et vulgaire, qui en fixa les règles avant que cela ne finisse en jus de boudin dans son opuscule « Essai sur le doigté », un livre définitif sur la méthode, mais tellement glauque que je n’oserai pas vous en raconter la position des doigts et du pouce en opposition, ni les tortures endossées au seul bénéfice de ce gros manche dictatorial… « Essai sur le doigté » est un programme salace pour fouilles-merde que pour ma part je mettrais volontiers à l’index…
Quant à moi, et pour conclure, vous ne m’enlèverez pas l’idée que le violoncelle est un instrument vicieux fait pour les vicieux. Oui ! Qui se ressemble s’assemble ! Même ce pauvre Jean-Sébastien Bach qui avait visité en profondeur les qualités polyphoniques rares de cet instrument n’en était pas ressorti indemne, pour preuve ses bacchanales plutôt merdiques… C’est tout dire ! Alors mesdames méfiez-vous… Méfiez-vous de cet instrument contondant qui peut vous endormir comme un bourdon ivre sur une renoncule psychotrope et vous faire monter sans prévenir des larmes de bonheur, un goût pour le sublime, des pulsions charnelles à peine camouflables, voire même des envies violentes de coït en public ou à l’opposé de suicide théâtral. Et s’il vous plaît, rejoignez-moi dans ma pétition adressée à l’Académie Française : Ecrivons dorénavant violoncelle en trois mots, Viol-en-selle, puisqu’en plus de tout ça, on en joue assis…

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