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Un BLOG Internaute
du Journal SUD OUEST

SEX-FICTION
Un blog de littérature coquine d’où les sérieux sont bannis, par George Lennick

Des étés très chauds - Ailleurs - Texas Burger(part 2)

(suite du 28/7)

Ils roulèrent pied au plancher deux heures de plus. Sous leurs santiags la moquette pelée devait accuser plus de soixante-dix degrés. Leurs chaussettes trouées et cartonnées aussi. L’air étouffant qui rentrait par les vitres grandes ouvertes devait avoisiner les quarante deux. Du coton. Oui, ça faisait comme ces matins de cuite quand tu respires du coton hydrophile par la bouche et par le nez, que tu as des putains de remontées d’acétone qui t’anesthésient l’aluette et que tu crois que tu vas mourir étouffé et que tu jures que…  

          Ils roulaient toujours. Poussières dans la poussière. Le soleil avait refait le plein de forces en doublant le zénith et il s’était mis en tête ce jour là de vraiment carboniser en bloc ce putain d’Etat à l’étoile blanche. Le camion fatigué n’avait plus la force de faire d’autre ombre que celle directement cachée sous ses roues. Même les poteaux électriques et les cactus devenaient chiches de la leur.

          -Passe-moi une Bud, minus.

          -C’est la dernière Joe…

          -Putain de chaleur. On va mourir dans cette fournaise. T’aurais pas pu la réparer ta clim ? Je crois que je vais pas y arriver Joe… Faut t’arrêter vite… Faut du carburant sinon on va crever comme des rats…

          -Ta gueule Sissi ! Je cherche un bar ou un resto rapide mais il y a rien dans ce désert. C’est pas ma faute. Si t’avais fait le Golfe dans les chars comme moi, tu prendrais cette ballade pour une rigolade. Cinquante deux aux abris qu’il faisait ! Et tenue de combat s’il vous plait… Vous êtes tous des gonzesses. Des enculés de planqués. Mais j’ai les crocs et on se jettera au premier diner’s venu. Parole de GI Joe. J’ai idée que ça va être une bonne surprise. On en a trop chié jusqu’ici. Même moi qui suis toujours passé à l’as, je sens que je poisse…

 

          Même les mouches fermèrent leur gueule dans la cabine. Torréfiées par la canicule, sauf qu’elles étaient loin de sentir cette bonne odeur de café grillé… Seul le rugissement métallique du douze cylindre en ligne rythmait les yards avalés à grand flot de gas-oil. Et de temps en temps les ressorts du siège de Harvey qui couinaient sous son cul pachydermique, réveillés par un nid-de-poule que ce fils de pute de Joe n’avait pu éviter… Le désert faisait place au désert et le ruban gris de macadam disparaissait toujours à l’horizon dans le flou d’un mirage vibrant, délimité à droite par la ligne de poteaux électriques en bois qui dessinaient une sorte de clôture électrique géante pour taureaux géants. T’osais pas imaginer leur bullshit de merde… De maigres cactus, quelques yuccas, des arbres de Josué et des saguaros plus que cinquantenaires se dressaient çà et là avec leurs branches coudées, les faisant ressembler à de gros planqués de gardes-frontières verts en train de faire la circulation pour les zombis et les bisons, s’il y en avait encore debout après cette canicule. Certains étaient couverts de petites fleurs blanches et Joe râla en disant que ces cons de cactus étaient plus malins que les humains car eux ils savaient faire des réserves d’eau pour plus de deux ans sur une seule averse, contrairement à lui qui cramait tout, même ses maigres dollars quand il en pleuvait, au moins une paie en avance. Harvey lui rétorqua que de toute façon il n’avait rien d’humain…

Sam qui connaissait le désert comme sa poche trouée leur montra toutes sortes de plantes qu’ils n’avaient jamais remarqués : des oponces nounours, des cactus hérisson, des cactus à hameçons, des cactus queue de castor, ce qui les fit rire vous savez bien pourquoi et des cactus verre de rouge, ce qui leur redonna soifPuis il se tut. La langue pâteuse puant comme une éponge sèche de bière.

L’énorme lune qui se montrait en plein jour, sûrement dingue elle aussi, devait être plus peuplée que ce bled pourri et son enfer dix degrés moins chaud. Les mirages étaient deux fois plus troublants, ça faisait presque peur d’y foncer droit dedans, et deux fois plus proches. La Corona peut-être… A plusieurs reprises ils crurent voir arriver une halte mais chaque fois c’était un bouge abandonné, une cabane aux planches rongées par la misère.           -Y a même plus de putes dans ce trou du cul du diable ! Elles ont toutes dû se dessécher, ces salopes… Et dans leur métier c’est pas recommandé de se dessécher… Hein Harvey ? Tu vois c’que j’veux dire frérot ! Tu te rappelles de la black de Corpus Christi qui t’a fait le coup de la fontaine, tu sais ? Toi tu croyais que c’était de la pisse mais c’était pas de la pisse et elle a tellement joui qu’elle t’a pas fait payer… Même pas le matelas qu’elle avait transformé en putain de piscine… Tu te rappelles, hein ? Qu’elle a du le changer ce putain de matelas… Ça serait pas ici… Ça se dessècherait avant de couler… Putain de route à la con ! Putain de métier… ce désert c’est l’enfer qu’on mérite pas… Tu dis rien, Joe ?

          -Yeap…  

          Puis un quart d’heure plus tard c’est Sam qui l’ouvrit.

          -Là-bas, Joe ! Y a un truc ouvert, après la deuxième descente…

          -Je vois rien, minus… Vous les peaux rouges nègres, vous avez des yeux moitié aigle moitié chacal. Et la bibine, ça vous chamanise… Si tu me fais une fausse joie, je te saigne et je bois… non tu risques rien, ça me ferait vomir de boire le sang d’un né de la cuisse gauche aussi mélangé que toi. Je préfère crever de soif… Ouais… Attends… Ça y est… OK ! Je crois que tu as de la chance, il y a de la fumée qui sort de la cheminée, il doit y avoir une âme… ou bien le diable, vu la chaleur qui fait.

          -Yeap Joe, y a même une vieille Ford Pinto garée derrière. Modèle 73… On va pouvoir boire un baril de bière et manger un morceau. Avec ce que j’ai transpiré, faut refaire les réserves. J’ai l’étrange sensation d’avoir même les couilles lyophilisées…

 

          Le parking était vide. Seules deux grosses boules de silique, ces buissons ronds tout en branches, poussées par un courant d’air encore plus chaud que dix siroccos, volumineuses et pourtant si aériennes, coursaient comme des chiens fous des tourbillons de poussière. Mini ballet de tornades thermiques qui essayaient d’aspirer le néant. Elles déambulaient comme des ovnis lunatiques dans une ville fantôme d’une mauvaise série des années cinquante. Autrement, le parking était vide et la porte ouverte. Le boui-boui avait une avancée en bois délavé par le soleil, le vent, les chiures de mouches et sans doute les saloperies de criquets. Criquets qui avaient du s’en donner à cœur joie dans le coin avant de griller une fois pour toutes car il n’y avait plus un brin de verdure depuis au moins cinquante miles. L’antique thermomètre C était dans le rouge et marquait 115° Fahrenheit, la céramique allait probablement se liquéfier d’un moment à l’autre. A l’intérieur, un vieux juke-box jouait en sourdine un Summertime nasillard qui aurait été écorché par la voix déchirée d’Erta Kitt. Du citron vert dans du lait. Surmontant la sensation que le désert avait tout avalé ici, jusqu’à la dernière vie, jusqu’à la dernière voix. Ils entrèrent quand même car derrière le comptoir y avait une vieille et grosse noire qui semblait s’afférer.

          -Quelqu’un ?

          -Yeap ! Entrez. Asseyez-vous au bar, les gars, j’ai plus les jambes pour aller aux tables et la dernière serveuse vérolée est partie pour Thanksgiving il y a trois ans. Une traînée qui avait des vues sur Bobby mon mari… Moi, c’est Mo… Depuis je me débrouille et je fais tout toute seule vu que ce fainéant est allé se reposer en enfer à force de s’imbiber de putain de tequila. Mais de toute façon il ne m’aidait pas et il ne baisait plus qu’avec la télé les soirs de cuite et les putes siliconées du truck stop de Séminole, avec le pognon de mon tiroir-caisse… Allez, restez pas comme des ballots à la porte. Je vais pas vous bouffer… C’est plus trop de mon age si vous voyez ce que je veux dire !

          Et elle partit d’un rire gras et vicelard, faisant semblant de limer l’angle dégueu de la cuisinière…

          Le bouge était d’une saleté crade et puait la hyène qui serait tombée dans une auge de graillons d’avant la guerre de Cessession. Des booths de moleskine éclatés et vides s’alignaient le long des fenêtres opaques, banquettes en U capitonnées et craquelées qui avaient dû ressembler à celles des wagons des Mystères de l’Ouest avant d’être défoncées par des centaines de culs graisseux de camionneurs. Sûr que leurs tables de faux bois n’avaient pas vu un torchon depuis l’épisode de La Baie des Cochons… Deux ventilateurs de deux mètres de diamètre brassaient un air irrespirable à moins de deux à l’heure, juste de quoi vous faire encore plus insupporter la chaleur d’étuve malsaine et étaler cette odeur de charogne grasse qui vous prenait aux tripes. Le lino avait été défoncé mais sûrement pas par les fibres d’un putain de balai. Tout ça avait dû être neuf, une fois, dans les années cinquante, comme la gargotière…

Ils s’assirent au bar sur trois tabourets rivés au sol, dont les assises en tôle tordue et trouée étaient de vulgaires sièges de tracteurs d’avant-guerre. Au moins eux avaient tenu le coup, même secs de peinture. Les anciens faisaient du bon boulot à l’époque, au bon temps roulé… Le comptoir qui n’avait pas était torché depuis que Mathusalem avait frisé son premier poil pubien était encombré de tout le staff réglementaire : petites serviettes de papier gras jaunies, cure-dents sans cellophane, vieilles pailles de Dr Pepper, les sauces ketchup et Worcestershire réglementaires, la moutarde French, le sel fin comme de la poussière, une poivrière qui faisait grise mine et qui avait du faire elle aussi la Guerre ça c’est sûr, des cacahuètes plus sales que salées, le sirop d’érable avec trois mouches engluées dedans, les petits pots plastoc de crème Dairy certainement plus très fraîche, les flocons de poivre rouge qui ressemblent à de la bouffe pour poissons rouges et qui rappelaient que la Louisiane et ses culs-terreux bouffeurs de poissons-chats était à deux heures de route, et pour finir l’obligatoire bouteille de Tabasco renversée sur un menu plastifié à la chute de Saigon, également écrit en espagnol, pour les camionneurs et les pieds-mouillés du Mexique voisin, ce putain de repaire à rats.

          La vieille les regardait en souriant de ses trois dents et de ses lèvres fatiguées de vieille jument noire et Joe pensa que la bite de Sam, si elle était aussi malingre que son propriétaire, y passerait à l’aise, dans cette trouée puante qui n’avait probablement jamais vue de brosse à dents et qui devait encore plus refouler que le trou du cul de Pete, ce pauvre p’tit gars qu’était rentré sans bras du Vietnam. Elle transpirait comme vache qui pisse et ce qui avait été un jour une robe était à tordre, du moins ce qui n’était pas caché par le tablier le plus répugnant qu’il lui avait été donné de voir. Tellement maculé qu’il ressemblait exactement à ces tableaux avant-garde que les snobs de New York achètent à des nègres drogués pour le prix d’un truck tout neuf, les pauv’cons… Des auréoles de différents diamètres, témoins de nombreuses marées, blanches et festonnées comme les dépôts de sel du bord de mer, se laissaient voir de temps en temps sous ses bras flasques et gras, mais valait mieux pas insister vu l’odeur. Ses fesses aussi larges et probablement aussi chaudes qu’un haut-fourneau de Pittsburgh débordaient de tous côtés, même plus haut, et Sam imagina pris de panique que sa chatte n’avait pas dû voir une bassine d’eau depuis la sécheresse de 60-65… Un fichu laqué par la graisse du gourbi lui cachait le crâne bien dégarni. Elle avait un œil agrémenté d’un glaucome qui coulait et un début de chandelle jaunâtre s’échappait de son gros nez épaté. Ses mains étaient simplement innommables.

          -Je vous écoute…

          Même Harvey qui était un gros dégueulasse et Sam à peine plus qu’un chien regardèrent Joe en ayant l’air de dire On se casse. Mais le chauffeur avait les crocs et surtout une envie de bière carabinée. Joe ordonna quand même car il n’avait jamais reculé ; c’est pas aujourd’hui qu’il allait commencer, surtout pas devant une mousmé, une négresse qui plus est.

          -Hamburger. Bien cuit. Oignons, pickles, fromage. Tout le travail. Et une Bud. Non deux, princesse !

          La vieille rota de plaisir et demanda ce qu’ils voulaient aux deux autres imbéciles d’un coup de menton. Y avait longtemps qu’elle avait pas pris une aussi belle commande…

          -Même chose, dit Harvey sans réfléchir.

          -Un hot-dog pour moi, bégaya Sammy pris au dépourvu. Bien chaud…

 

          La plaque chauffante, noire comme un congrès baptiste à New Orleans, ne reçut pas sa giclée de mauvaise huile comme d’habitude et la vieille n’y fit pas chauffer la viande hachée ni les oignons non plus…

          -Désolée messieurs mais ces bâtards de la Compagnie du Gaz ont coupé le compteur ce matin. Vous les avez loupé d’une heure… Et puis de toute façon il faisait trop chaud pour l’allumer, ce coin d’enfer qui m’a grillée les miches depuis trop longtemps. Alors à la guerre comme à la guerre ! On fait avec les moyens du bord… Fait tellement chaud… Je vais vous les mitonner à la Mo ! Spécialité maison… Le régal du patron…

          Et à la place de jeter les hachés sur la plaque, elle se baissa, échappa un pet malodorant qui vint de plus loin que l’enfer, odeur pestilentielle d’un ragoût de haricots rouges en décomposition avancée. Ce qui la fit rire aux éclats. Vol de torchon craspec pour éventer tout ça… Puis elle prit le premier steak, dans le frigo qui sentait le vieux poisson à plein nez, elle le sala, le poivra, et le glissa sous son aisselle gauche. Elle vérifia qu’il était bien en place, là, à cet endroit pas loin d’être le plus chaud du Texas, ce renfoncement presque inhumain, une vraie étuve aux paquets de poils collés par la sueur, puis elle appuya son bras et le maintint ferme, le steak chaudement emprisonné comme dans ces moules à gaufres de son enfance.

-Ça, si c’est pas du mijoté aux petits oignons, je m’appelle plus Mo…

Elle fit exactement de même pour le steak d’Harvey, méthodiquement, sous l’aisselle droite. Pas de jaloux ! Les deux lascars étaient interloqués, les jambes et le reste sciés, et la regardaient bouche bée. Statufiés, comme de gros cons.

-Les meilleurs burgers de tout le putain de Texas ! Parole de Mo !

Les mains libres, bras toujours serrés au corps, elle se saisit adroitement de la saucisse à hot-dog… Mais Sam, le petit Sammy qui avait l’habitude de se taire et donc l’imagination galopante, l’ouvrit à temps :

 

          -Hum ! Désolé ma’m, mais pour le Hot-dog, va falloir annuler. Je crois que j’ai changé d’avis…

          Mo le regarda comme une bête curieuse… Ces sangs-mêlés, ils étaient pas bien finis dans leur tête. A jamais rien savoir, même pas ce qu’ils voulaient… Pas étonnant, le Bon Dieu il avait pas prévu les mélanges qui dérangent…

 

          C’était une putain de journée torride qui continuait tout de go, poisse and co, aux confins du Texas et du New Mexico et Sam allait se la sauter une fois de plus…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         

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