Marcelle Molles | Les Inconnues Célèbres |
Marcelle Molles
Marcelle Molles était embarrassée. Enfin, non, plutôt le contraire. Elle était bassinée, emmerdée. Sacrément emmerdée même. Car depuis son trip à Cuba, elle avait la tripe molle et le sphincter inefficace. Ella avait la turista. La courante. La colique. La chiasse. La caquesangue. La cliche. La débâcle. Enfin une vraie diarrhée carabinée. Elle avait tout essayé pour y remédier, trucs de grands-mères, herbes à lapins, gadgets de pharmaciens, bouchon de fourre-derrière, dernières poudres de perlimpinpin issues de la recherche spatiale, rien n’avait réfréné l’écoulement anarchique de son flot merdique et elle avait même dû être rapatriée sanitaire, au sens propre, justement dans les sanitaires de l’avion qui eux ne sentirent pas le propre longtemps…
Oh ! Son frère Ila-Habib lui avait bien dit… Marcelle, toi Marcelle Molles et Cuba… Je le sens pas. Refuse ce voyage. Ne vas pas là-bas, j’ai un mauvais présage, avec ces prénoms à la con dont nous ont affublé nos parents… N’était-il pas d’ailleurs lui-même atteint d’impuissance chronique, Ila-Habib Molles, depuis le jour où cette grognasse mal baisée lui avait dit sur un ton ironique :
-Pas étonnant que t’arrives pas à triquer avec ce nom de chiffe molle ! T’as plus que le Conseil d’Etat pour retrouver ton bois !
Il n’arrivait plus à remonter la pente, alors que la pauvre Marcelle se liquéfiait de l’intérieur et partait en sucette dans la cuvette de toutes les chiottes qu’elle pouvait squatter, en évitant les turques pour la couleur des pieds. C’était pas la première fois que ça lui arrivait car elle avait déjà choppé la revanche de Montezuma au lac Titicaca, le TG tract en Australia, la Trotski en Sibérie, la Kaboulite à Kaboul, le Gyppy tummy dans le Pendjab, la Casablanca crud au Maroc, le Turkey trot à Istambul, le Hong Kong dog en Chine, le Barsa belly en Catalogne, l’Aden gut au Yémen, le Delhi belli à Bollywood et la Djerbienne à Djerba bien sûr… Autant dire qu’elle était sujette aux flux alvins et autres entérites, la pauvre Marcelle Molles, hôtesse de l’air de son métier.
Elle rentra donc de Cuba en indisponibilité dans les toilettes des deuxièmes classes à la queue de l’avion, toilettes exigües sur la porte desquelles on avait aussi affiché Indisponibilité. Les pauvres voyageurs au rabais ne se plaignirent pas tant de l’absence d’une des deux toilettes (pour 250 personnes ça occasionna quelques bouchons – comme quoi les toilettes se tapent aussi les différences de classes), mais ils râlèrent surtout pour les effluves de chiottes qui irradiaient l’air à peine respirable toutes les douze à quinze minutes, l’un d’eux avait chronométré. Et les explications comme quoi à Cuba on ne pouvait vidanger les blocs sanitaires le jour de la saint Fidel ne satisfirent personne, surtout pas les dissidents un peu chiants qui dans l’avion se la pétaient déjà.
Marcelle Molles souffrit neuf heures d’affilée sur le siège, à faire des bulles comme le Pape, mais pas en latin, plutôt marron-jaunâtre, l’anus en feu, la culotte et le moral en bas des chevilles. Elle vomit trois fois à cause de l’odeur, et quand elle arriva à Roissy, elle dut attendre encore une demi-heure que les passagers en colère veuillent bien quitter l’avion, ça bouchonnait au portillon, si bien qu’elle en sortit avec un beau lumbago, cinq kilos en moins, la lunette des toilettes imprimée au plus profond de ses chairs et le trou de balle comme en vacance au bord de la Mer Rouge.
Ila-Habib Molles était de méchante humeur. Mais pourquoi donc le faisait-elle caguer cette pétasse ? Il vint quand même la chercher à l’aéroport, non sans avoir couvert les housses des sièges de la 404 des plastiques d’origine, prudence, on ne sait jamais. Il se souvenait cruellement qu’elle n’avait pu arriver à la maison à son retour du lac Titicaca, le bien nommé… alors Cuba ! Déjà qu’elle était courte sur pattes. Cette chieuse qu’il avait pourtant prévenue avant le départ… Lorsque Marcelle Molles récupéra ses bagages elle lui lança un :
- J’espère que la voiture n’est pas garée au P ! Ni au Q !
Ila-Habib lui rétorqua sèchement qu’elle était à l’R, au grand R, grâce à Dieu, et il enchaina sur :
-Mais pourquoi donc as-tu l’air si constipée quand tu rentres du boulot ? Ça te fait pourtant plutôt chier de voyager, non ?
Elle décida de ne pas lui répondre, elle voyait sur quel terrain glissant et nauséabond il voulait l’emmener, et elle hâta le pas vers les toilettes dames. Il attendit comme un toutou, regardant le plafond et le cul des femmes qui en sortaient. Par réflexe. Puis, Marcelle Molles, encore plus légère, prit sa valise, sans dire un mot, et elle se dirigea vers le R. Les fesses serrées comme un étau au travail. Deux grosses marques rouges lui barrant le gras des cuisses. Foutu métier. Ça allait pas être de la tarte de la tenir jusqu’à la maison…
Sur l’A 9, le trafic était fluide. Y avait peu de vents. Sur le périphérique Ouest, rien de nouveau, on annonçait des bouchons.

Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour publier un commentaire.