Contes détournés| Le Petit Chartron Rouge
Le Petit Chartron Bouge
Moi dans les contes, ce qui me gêne, c’est quand ça tombe pas juste. Et puis j’aime pas la retenue. Prenez par exemple le Petit Chaperon Rouge: si on se met à la place du petit pot de beurre, qui au début est au centre de l’intrigue, puis gentiment dans le panier, qui se fait trimballer tout du long de l’histoire, qui refait surface lorsque le Petit Chartron Rouge tape à la porte de la grand-mère transformée en loup (je vous parle pas d’un psychopathe ce Perrault) et qui nous fait espérer une fin digne d’un produit de luxe, façon Fauchon fichant le fion de Fanchon, eh ben on est déçu. Pourquoi l’a-t-il oubliée cette pièce à conviction ? A-t-il eu peur d’aller jusqu’au bout le loulou ? A-t-il eu, lui, peur de mettre le loup dans la bergerie ?
Moi je vous le dis tout cru, le loup de ce conte n’est qu’un malade mal imaginé, un pervers qui préfère se farcir la grand-mère avant la petite fille, un déséquilibré qui doit se taper un jogging de douze bornes pour se mettre en jambes, un obsédé qui se déguise en vieille femme pour arriver à goder un deuxième coup et qui, affolé par cette mise en scène grandguignolesque en oublie le beurre sur la table de chevet, si on admet habituellement qu’il a déjà croqué la galette. Moi, oublier bêtement la margarine sur une servante, juré, maniaque comme je suis, je l’ai jamais fait… m’est avis que Perrault ne mérite pas tant de bravos.
Alors imaginons une fois que je m’appelle Jean-Loup et que, par exemple ce soir, je me promène quartier des Chartrons, dans la forêt de ruelles mal éclairées, et que je tombe nez à nez sur une toute jeune fille qui porterait comme par hasard un manteau rouge ridicule. Imaginons que ce soit moi et pas elle qui porte un sac en plastique dans lequel il y aurait un paquet de langues de chat (vous voyez l’allusion ?) et une plaquette de beurre légèrement ramolli (car briser la chaine du froid est essentiel pour la suite de la mise en scène). Mais plantons d’abord le décor…
-Bonsoir belle enfant. Que fais-tu dans cette jungle à cette heure avancée de la soirée ? Tu n’as pas de parents ? Mais quel âge as-tu pour être encore dehors à cette heure-là ?
- Dix-huit ans juste aujourd’hui, mon chéri.
-Hem ! Tu me sembles bien plus jeune… Joyeux anniversaire quand même…
-Merci bien. Mais je vais chez Mamy qui a une toute petite retraite lui prodiguer mes bons offices. Elle habite à l’hôtel du chat qui dort, rue Cornac, à deux pas, chambre 407. Elle a probablement faim et de toute façon grand besoin d’argent… mais, ma langue au chat… qu’avez-vous donc dans vos deux bourses ?
-Oh rien de très excitant. Dans celle-ci, c’est cocasse, justement un paquet de langues de chat… et un petit pot de beurre qui ramollit à vue, vu la température étrangement chaude pour la saison, n’est-il pas ? Dans l’autre, presque rien, un ticket de tramway et une carte bleue peut-être…
-Eh bien, mon chéri, moi ça m’a l’air plutôt intéressant tout ça… votre prénom ?
-Jean-Loup.
-Eh bien Jean-Loup, je crois que si vous avez cent euros de trop, pour nos deux anniversaires, Mamy serait ravie de vous inviter car ce soir elle fête juste ses 69 ans, elle aussi… Seriez-vous de la partie ?
-C’est trop gentil. J’ai peur de gêner…
-Mais non, mais non. Montez ! Vous verrez… Mamy a un sens inné de l’hospitalité. Aimez-vous certaines spécialités ? A nous deux on sait à peu près tout faire…
-J’aime pas les carottes râpées. Ni les gros concombres. Puis je suis allergique au boudin antillais… Je crois que j’habite depuis trop longtemps cours de la Martinique. C’est à peu près tout…
-Vous aimez la morue? La raie ? Oui, on pêche pas mal… J’espère que la fumée ne vous dérange pas trop car nous avons un autre péché mignon : nous sommes des dingues de la pipe…
-Vous fumez à deux ?
-ça arrive… Les soirs de fête… Là où y’a d’la gêne y’a pas d’plaisir… Hein ?
-Et c’est quoi votre prénom ? Vous qui m’avez à peu près convaincu d’aller souffler ces 69 bougies…
- Appelez-moi le Petit Chartron Bouge, Jean-Loup chéri, c’est mon surnom, je vous montrerai peut-être pourquoi on m’appelle comme ça dans le quartier ! Mais si on se rejoignait chez Mamy ? Vous passez par le cours Portal, y’a un distributeur de billets et c’est direct. Moi je passe par la rue Notre-Dame, petit stop à l’épicerie arabe et à la pharmacie…
Il faut noter que jusques ici nous avons scrupuleusement suivi le scenario du conte originel. La jeune fille juste pubère (manteau couleur sang des premières règles) sait qu’elle a rencontré un prédateur sexuel qui veut bien payer pour se la payer (voir la galette ou ici les langues de chat). Elle le fait courir mais néanmoins elle lui donne quand même l’adresse de sa Mamie, genre j’aimerais bien mais j’ose pas… Elle court jusqu’au rendez-vous en ayant eu soin de prendre de la bière chez l’arabe du coin et des préservatifs au distributeur de la pharmacie. On est loin du viol au coin du bois. Avançons maintenant dans le récit… Hôtel du Chat qui dort. Chambre 407.
Toc, toc, toc.
-Qui est là ?
-Jean-Loup, invité par le Petit Chartron Bouge…
-Tirez la chevillette et la bobinette cherra…
Jean-Loup qui était un peu sourd à cause de sa main droite, entendit « tire la chevrette et Bobinette chiera », ce qui lui parut surprenant, voire cavalier, prometteur mais pas inaccueillant. Mamy lui ouvrit la porte, sourire aux lèvres, une dent en moins. Elle portait bien ses 69 ans. On aurait dit qu’elle en avait 68 à peine. Elle portait aussi une guêpière en satin rouge usée, des bas à résilles rouges, des talons compensés rouges et parlait avec une voix éraillée de grande fumeuse de pipe.
-Mets-toi à l’aise mon lapin. Je te fais un petit truc avant que la petite n’arrive ? Je lui mâche souvent le boulot…
Là, il faut analyser. Jean-Loup doit se taper la mamie s’il veut la petite, raison de sa course folle et de l’abandon des cent euros, des langues de chat et du petit pot de beurre… Voyons comment il essaie de contourner la situation car elle a tout de même 69 ans…
-C’est gentil Mamy. Oui, va pour le goulot…
-Le goulot ?
-Vous ne m’avez pas dit je vous mâche le goulot ?
-… Les hommes… toujours les mêmes…
Adonc Mamy pratique une fellation Grand Sport avec 55 ans d’expérience et deux fois la distance de la Terre à la Lune avalée à coups de 15 cm, quand le Petit Chartron Bouge tape à la porte.
Toc, toc, toc.
-Qui est là ?
-Le Petit Chartron Bouge…
-Chire la chevillette et la bobinette cherra… chérie… - dit-elle la bouche pleine.
La belle enfant se met à genoux pour embrasser sa grand-mère qui a mis Jean-Loup dans tous ses états.
-Oh mamy ! Que vous avez- une grande bouche sans votre dentier !
-C’est pour mieux embrasser mon enfant…
-Oh Jean-Loup que vous avez une grande queue !
A noter que le scénario a dérapé à ce moment-là car Jean-Loup et Mamy auraient dû se retrouver dans les draps. Faisons intervenir intelligemment le Petit Chartron Bouge pour redresser la situation. Avant que Jean-Loup ne lui réponde… Reprenons…
-Oh Jean-Loup que vous avez une grande queue ! N’est-ce pas le moment idéal pour goûter une de ces petites langues de chat ?
Bon, je ne vous fais pas un dessin mais on peut néanmoins imaginer Jean-Loup offrant une langue de chat au Petit Chartron Bouge pendant que Mamy finit de lui bourrer une bonne pipe. Charmant tableau de salon de fin de soirée bourgeoise fin XIXème du quartier si chic des Chartrons. Et le pot de beurre me direz-vous ?
-Et si on essayait le beurre ? dit Jean-Loup en grande forme après avoir basculé sur le lit le Petit Chartron Bouge bourrée de langues au chat…
-Pour les annales, c’est vingt héros de plus ! Petit Chartron Bouge, conseille Mamy.
-Au diable les varices. Va pour vingt de plus ! On est bien à Bordeaux, non ?…
La décence la plus élémentaire, ainsi que mon autocensure inflexible ne me permettent pas de raconter cette scène de beurre et de sodomie dans laquelle Jean-Loup apprenait pourquoi malgré son jeune âge le Petit Chartron Bouge méritait subitement le vibrant nom de guerre de Bouge, ou les sobriquets kékés de You-hou reins tintin, Line trampoline, Balançoire pour l’échafaud, Salsa mes noix, Black mambo fatal, Septième essieu, Quatre-quatre, La montagne russe, La débiteuse-déboiteuse, Rodéo bas du dos, Queue de langouste, L’épileptique elliptique, L’essoreuse tueuse ou Roule ma poule… Je ne vous dirais pas non plus pourquoi Mamy et ses langues au chat était élue reine des roses, pourquoi vingt euros de plus égale un heureux de plus, pourquoi la rue Cornac s’appelle plus que jamais la rue Cornac, pourquoi je ne quitterais plus le quartier des Chartrons et pourquoi tire la chevrette et Bobinette chiera était la vraie formule.

DEB dit :
Savoureux, un régal…
kohnlili dit :
Ouais, là c’est bon, continue, change pas de main…